Dans le monde, 5% des CEO sont des femmes. Ce chiffre n’est pas issu d’un manuel d’histoire de l’économie mais d’une très sérieuse étude signée Deloitte, chiffres 2021 à l’appui. Et en France ? Parmi les entreprises du CAC40, 3 ont actuellement une femme à leur tête, ce qui fait grimper la proportion à un maigre 7,5%. Autant dire qu’il va en falloir des 8 mars, Journée Internationale des Droits des Femmes, pour que ça reparte et que se redresse notre balance encore largement déficitaire. Plus proches des maisons du Sud que du Palais Brongniart, nous savons pourtant que notre réalité économique est différente et que, parmi la foule d’entreprises inspirantes que nous croisons, une nette majorité est portée par une énergie, un talent, un courage ou une vision au féminin. En voici un nouvel échantillon qui convaincra, espérons-le, même les plus rétrogrades des conseils d’administration. Et si cela ne suffit pas, Il reste encore demain, comme le titre dans sa version française (qui sort le 13 mars sur les écrans) le film phénomène de Paola Cortellesi. Une critique de la société fasciste et patriarcale de l’après-guerre qui a fait mieux dans les salles italiennes que Barbie ou Oppenheimer. L’espoir est donc permis.
La Belle Histoire de la Semaine
Parfums Godet, l’effluve d’un siècle
Dans le grenier d’une maison de famille saint-pauloise, une antique mallette en cuir fauve attendait, depuis près d’un demi-siècle, qu’une main caressante en libère le génie. Automne 2016. Le vol transatlantique qui ramène Sonia de New York atterrit à l’aéroport de Nice. Là-bas, elle préside aux destinées des parfums Cartier sur le territoire nord-américain. Ici, elle se rend au chevet de son grand-père, dont l’état de santé s’est brusquement dégradé. Replongée dans ses souvenirs d’enfance où son aïeul, parfumeur, l’initiait aux mystères des senteurs, la jeune femme exhume des trésors insoupçonnés.
En réalité, l’histoire débute en 1901. Julien-Joseph Godet vient d’ouvrir boutique à Paris. Fraîchement rentré de Grasse, formation de parfumeur en poche, il aime les femmes et les fleurs et se distingue, à 21 ans tout juste, par une âme d’artiste et un tempérament entreprenant. En témoignent ses premières compositions qui bousculent le milieu classique de la parfumerie début de siècle et s’accompagnent de créations assez révolutionnaires comme Ma Petite Poudre, grand succès cosmétique des Années Folles. Deux peintres marquent alors de façon indélébile le destin de la jeune Maison Godet. Le premier, Pierre Bonnard – avec qui Julien-Joseph sympathise lors d’une villégiature en Belgique – commande au parfumeur pour son épouse Marthe une création originale à base de tubéreuse. Ce sera Reine des Fleurs, qui réussit à capter toutes les nuances de l’insaisissable en abordant pour la première fois cette fleur délicate avec la technique de l’enfleurage. Le postimpressionniste est lui-même si impressionné qu’il répondra à ce succès virtuose par l’une de ses œuvres majeures, le Nu à contre-jour, qui met en scène Marthe et son nouveau parfum. Le second n’est autre qu’Henri Matisse. Le maître, que Pierre Bonnard a présenté à Julien-Joseph, décide un jour d’accompagner son modèle et muse Henriette dans la nouvelle boutique Godet installée sur l’avenue de la Victoire (aujourd’hui Jean Médecin) à Nice. Celle-ci s’entiche aussitôt de Folie Bleue, captivée sans doute par les notes de violette de Tourrettes-sur-Loup et la beauté du flacon, qui décroche le Prix des Arts décoratifs à l’exposition de Paris cette même année.
Nous sommes en 1925. La créativité et la réputation de la maison sont au zénith, alors qu’au décès de Julien-Joseph, sa femme puis son fils ont repris le flambeau. Étiquettes et boîtages luxueux, flacons Baccarat, clientèle prestigieuse, Godet possède alors le statut et l’aura des grands parfumeurs. Une aura que la Seconde Guerre Mondiale, puis l’essor industriel de la parfumerie moderne assombriront durablement.
Dans la mallette fauve du grand-père de Sonia, le génie de la Maison Godet se révèle en une incroyable collection de flacons précieux, véritable musée miniature façon Boîte en valise de Marcel Duchamp. Pour Sonia, passé le syndrome de Stendhal, l’évidence s’impose : il n’y aura pas de vol transatlantique retour, Godet doit revivre. Armée de sa propre formation en parfumerie et des archives inexplorées de sa famille d’artistes parfumeurs, elle relance en 2017 une activité fondée sur des rééditions mais aussi des créations originales, composées dans le droit fil historique de ses prédécesseurs. Inspiration artistique sans contrainte et la plus haute exigence de qualité, une démarche à mi-chemin de l’art et de l’artisanat, attentive au moindre détail. Comme ce nouveau procédé de vapo exclusif qui permet une diffusion idéale du parfum. Ou le retour des poires rétro qui resacralisent l’instant du parfum. Derrière la façade pittoresque du 98, Rue Grande à Saint-Paul de Vence, Sonia Godet se partage entre la renaissance de sa maison familiale et ses créations sur mesure pour de prestigieuses adresses. Un parfum imaginé à l’image du 5 étoiles voisin Le Mas de Pierre ou la signature olfactive du tout nouveau Spa de l’hôtel Le Negresco. Deux compositions qui puisent leurs couleurs dans l’infinie palette olfactive du Sud et redonnent à Godet sa place au plus haut niveau de la création et de l’excellence. Longue vie à Maison Godet.
À gauche, fragrance sur mesure pour Le Negresco. À droite, archive Godet © DR
Nos Repérages Hebdo
L’Équipée, design français, génie kényan
Nécessité est mère de l’invention. C’est même Platon qui l’écrit. Une maxime souvent à l’œuvre dans des contextes qui ne connaissent pas la surabondance du monde occidental. Au Kenya, par exemple, elle guide le travail des artisans qui ont depuis longtemps acquis l’art et la maîtrise de l’upcycling, réutilisant tous les matériaux possibles pour fabriquer les objets d’un quotidien de fortune. C’est cette créativité-là qui a frappé Lilo Chaumont, ex-avocate tombée amoureuse de l’Afrique, et sa fille Justine, diplômée de l’école Boulle. Suffisamment pour qu’elles imaginent l’Équipée, un studio de design, éditeur d’objets singuliers, qui fait le grand écart entre Nairobi, Paris et Marseille, une certaine rigueur fonctionnelle à l’européenne et le savoir-faire en liberté des mains kényanes. Depuis bientôt 10 ans s’enrichit ainsi une collection hétéroclite et joyeuse de pièces uniques qui illuminent les intérieurs audacieux par la grâce de quelques icônes à la fantaisie enthousiasmante. Solides bancs ou buffets zoomorphes en barils de pétrole détournés, comme sortis d’un roman de Richard Brautigan, sautillants Poussins Chips décoratifs taillés dans des chutes de bois de Jacaranda par un sculpteur ornithologue et juchés sur des pattes en laiton recyclé à partir de vieux robinets, pimpantes chaises percées hybridant Jean Royère et Walt Disney, bref une mine en apparence inépuisable d’ingéniosité positive pour l’emploi local, le rapprochement Nord-Sud et la sauvegarde de la nature, l’Équipée soutenant l’ONG naturekenya, la plus ancienne organisation environnementale africaine.
Banc Oliviero, baril de pétrole recyclé, cyprès, L'Equipée © DR
Sybille Berger, fashion sampling
Depuis la fin des années 60, la maison danoise Kvadrat fait référence dans le domaine des tissus d’ameublement. Résolument modernes et réputés pour leurs très belles gammes de couleurs, ils séduisent designers et architectes qui, chaque année, reçoivent de luxueux “robracks”, classeurs d’échantillons sans cesse remis à jour. Pour avoir travaillé chez Inga Sempé, puis 7 ans au sein du Studio Bouroullec, Sybille Berger connaît bien ces fameux classeurs qui la fascinent et la font s’interroger. Que faire de cette matière qui, rapidement obsolète, est vouée à la benne ? Mettant à profit son talent et sa formation – double master textile et design à l’ENSCI-les Ateliers, expérience chez petit h d’Hermès, prix du VIA 2015 pour l’ameublement –, Sybille en appelle au patchwork et à l’abstraction géométrique, Piet Mondrian et Aurelie Nemours, se saisissant des coupons de tissu comme d’un nouveau vocabulaire de forme qui intègre jusqu’aux perforations pratiquées pour les relier. Coutures zigzag et bandes de renfort inspirées du surf consolident l’admirable évidence du geste et ajoutent une dimension technique aux vêtements créés, entièrement réversibles, que rien, en revanche, ne vous oblige à assortir à votre canapé.
Top et veste Sybille Berger © DR
Atelier Mermoz, ébénisterie de haut vol
Comme en écho au personnage héroïque qui donne son nom à son atelier, l’amour de Julie pour le bois, qui s’est formé dès sa plus tendre enfance, ressemble à une aventure personnelle. Il n’est pas banal pour une jeune femme d’opter pour un CAP d’ébénisterie. Cours du soir à l’école Boulle, spécialisation d’ébéniste et de restauratrice de mobilier aux Ateliers de Paris, avant de parfaire sa formation à l’École Supérieure d’Ébénisterie d’Avignon (dont elle est devenue aujourd’hui la seule femme membre du jury). Un parcours opiniâtre pour assouvir sa passion qui pourrait évoquer celui du célèbre Mermoz, archange des airs qui sacrifia tout, aux commandes de ses machines volantes dont la mythique Croix du Sud, pour s’élever dans les airs. Ses figures tutélaires, Julie Le Moel les voit plutôt en Eileen Gray et Charlotte Perriand, les grandes signatures du design scandinave et du style mid-century. En témoignent les lignes claires et la belle rigueur fonctionnelle de ses créations labellisées Atelier Mermoz, qui ne s’interdisent pas de s’aventurer vers des voies plus singulières comme ses étagères non orthogonales Mikado, ses bijoux inattendus, échiquiers pleins de vie et autres méduses volantes. Et comme l’aventure se partage, Julie propose régulièrement des stages d’ébénisterie dans son atelier avignonnais, histoire de transmettre un peu de sa passion.
Table basse Root en chêne massif, Atelier Mermoz © DR
La Maison Tâla. Un bonheur de plein grès
Diplômée en Arts Appliqués, ensemblière et décoratrice de plateau pour le cinéma ou la télévision, Fabienne Bénisti découvre la terre à l’occasion d’un stage de modelage dans un atelier parisien, qui lui donne le goût résolu de se former au tournage, à Montreuil où elle obtient son CAP. Conciliant sa sensibilité artistique à sa quête d’épanouissement personnel, elle part, dans un mouvement contemporain de reconnexion avec la nature et l’essentiel, s’installer à Vialas en Lozère pour y fonder son atelier, La Maison Tâla. Un nom qui renvoie au mode de composition des musiques indiennes traditionnelles et fait écho à sa pratique du yoga, qu’elle enseigne en parallèle. Son travail de la céramique épouse sa quête de sens et revendique sans fausse pudeur son caractère utilitaire mais dans les infimes détails qui donnent vie à ses pièces en grès, les nuances particulières des émaux qu’elle fabrique elle-même se niche un imperceptible supplément d’âme qui élève ses objets du quotidien au rang d’expérience sensible.
Luminaire et tasses à café en grès, La Maison Tâla © DR
Notre Sélection Culture
Pour son 10e anniversaire, le festival Babel Minots invite le jeune et tout jeune public du 12 au 23 mars dans une nouvelle exploration du monde à travers toutes ses musiques, arts et cultures. Une nouvelle édition placée sous le signe des luttes pour le respect des droits humains et qui affiche 42 représentations, 24 compagnies et 23 lieux culturels de Marseille et sa région.
Festival des musiques actuelles francophones, Avec Le Temps retrouve Marseille pour une série de soirées concerts, invitant des talents confirmés ou émergents, et un parcours gratuit de chansons à travers la ville. Du 8 au 28 mars, affiche et billetterie par ici.
Figure féminine éminente du célèbre groupe de designer Memphis, Nathalie Du Pasquier dévoile à l’Hôtel des Arts TPM à Toulon un ensemble inédit de dessins. Après l’exposition que le MRAC Occitanie avait consacré à sa peinture, ce hors-les-murs proposé par la Villa Noailles présente un pan méconnu de l’œuvre de l’artiste qui décrit ainsi sa pratique : “si mes toiles sont des romans, mes dessins sont de la poésie”. À voir du 9 mars au 27 avril, en attendant sa seconde exposition cet été dans le cadre de Design Parade à la Villa Noailles. Le Centre d’art qui inaugure dans le même temps à Hyères l’exposition Habiter avec la mer, consacrée à l’architecte Jacques Rougerie, ainsi qu’une rétrospective de l’œuvre peint de Marie-Laure de Noailles.
Événement phare de la scène musicale classique, le festival Printemps des Arts de Monte-Carlo célèbre avec éclat sa 40e saison, du 13 mars au 7 avril. Au programme, une vingtaine de concerts exceptionnels, des rencontres avec des artistes renommés et, en point d’orgue du festival, un tête-à-tête inattendu entre le comédien John Malkovich et Cecilia Bartoli, cantatrice et directrice de l’Opéra de Monte-Carlo. Jazz revisité, siestes sonores japonaises, dialogues, gastronomique entre Yannick Alléno et le violoniste David Haroutunian ou artistique autour de l’exposition de Pier Paolo Calzolari au NMNM, tout le programme ici.
Le fracas du monde laisse-t-il une place à la poésie ? Avec le nouveau Printemps des Poètes, du 9 au 24 mars, l’occasion est belle de la retrouver au fil des nombreuses manifestations proposées en France et à travers tout le Sud, à explorer en détail par ici.
© Nathalie Du Pasquier
Nos Actus Soudaines
Après Montpellier et Clermont-Ferrand, Atelier Tuffery, exemplaire maison de jean française sise à Florac-Trois-Rivières dans les Cévennes, installe un pop-up au cœur d’Arles, dans le vivant espace de La Mercerie. Au programme, matières nobles, mode durable et chaleur humaine. Du 12 au 16 mars seulement, immanquable.
L’avenir de la mer, il faut en discuter d’urgence et, pourquoi pas, autour d’un verre. Avec le format Hyperbar, l’Observatoire des Sciences de l’Univers (OSU) Pythéas, qui dépend du CNRS, et l’équipe de médiation de Bleu Tomate vous invitent à débattre dans le cadre du débat national qui permet à chacun·e d’exprimer librement son opinion. Protéger la mer, oui mais où ? Mardi 12 mars à 19h, bar Le Foam, 1, place du Pin, Nice.
Entre grève annoncée et cérémonie officielle du scellement, suite à l’inscription du droit à l’IVG dans la Constitution, la journée du 8 mars vous réserve quelques autres événements à rejoindre pour signifier que la lutte pour les droits des femmes continue. À retrouver par exemple à Montpellier, à Toulouse ou Bordeaux, partout en Provence, à Nice ou encore Monaco.
Et pour finir, notre bonus musical qui coche toutes les cases de notre actualité féministe, poétique, voire intersectionnelle, et c’est bon à entendre. Enjoy!
Vous l’avez sans doute remarqué, SUDNLY a changé de formule et de plateforme (merci Kessel Media !). Si vous étiez désabonné·e (mille excuses), que vous recevez nos news en double ou dans les spams, ou encore si vous voulez tout simplement nous donner votre avis, nous suggérer un sujet ou nous faire un coucou d’encouragement, écrivez-nous vite : contact@sudnly.fr
On attend aussi avec impatience vos commentaires sur Instagram @sudnly.fr. Si cette newsletter vous a été transférée, abonnez-vous vite gratuitement.
...
