Si votre canapé s’appelle Söderhamn, Äpplaryd ou Smedstorp, il a dû vous sembler bien inconfortable mercredi soir en regardant le documentaire du média Disclose diffusé sur Arte. Où l’on apprend que l’ogre de la fast furniture avale un arbre toutes les deux secondes (qui aura mis quand même quelques décennies, voire plusieurs centaines d’années à pousser), n’est pas blanc bleu sur l’origine légale des coupes et reverdit sa façade en plantant, non sans spolier les populations maories, des dizaines de milliers d’hectares de pin Radiata exogène en monoculture (une hérésie esthétique et surtout environnementale) avec la bénédiction de la Nouvelle-Zélande. Des pins qui, une fois les crédits carbone empochés, finiront en Söderhamn, Äpplaryd ou Smedstorp. Pour stopper les ravages de la timber industry, refusons d’acheter pas cher pour acheter durable et pourquoi pas français et encore mieux méridional (à suivre, quelques inspirations). Et pour finir, épousons la pensée maorie : si la nature est blessée, c’est nous qui sommes blessé·es.
Bérengère Leroy, l’élégance au galop
– La belle histoire de la semaine. Les falaises de craie, la plage aux galets qui roulent sous les eaux de la Manche, le ballet des chalutiers qui ancrent dans ce port entre Normandie et Picardie. Manque le cri des mouettes et l’atmosphère fraîche du Tréport pour camper le décor natal de Bérengère Leroy. Sa quête esthétique conduit plus tard la jeune femme à se former à l’architecture intérieure, puis à en faire profession, comme décoratrice et designer. Son talent s’exprime alors dans la réalisation d’intérieurs raffinés, même si, au fond d’elle-même, c’est d’autre chose qu’elle rêve. Jusqu’au jour où son amour pour la nature et les animaux trouve écho dans les paysages qu’elle découvre, éblouie, lors d’un séjour dans le Sud. Pour elle qui aspire aux espaces en liberté et se passionne pour l’équitation, La Camargue est une révélation. Une terre dont la créatrice ressent instantanément toute la charge émotionnelle et qui incarne ses inspirations. Une élégance au naturel, un esprit libre de personnalité assumée, une âme solaire et bohème qui viennent conforter sa propre signature stylistique.
En 2014, Bérengère s’installe à Saint-Rémy-de-Provence au plus près de cette source de traditions et d’émotions qui désormais éclaire son travail. So long, Le Tréport. Sans doute mise en confiance par le rayonnement immanent de la Provence, elle pousse un cran plus loin son envie de projets uniques en créant ses premiers canapés sur mesure. Sa vision, s’inscrire aux antipodes de la production industrialisée en masse pour répondre de façon personnalisée à chaque commande. Esprit déco, forme et finitions, taille, choix de tissu, chacune de ses pièces est unique, réalisée en atelier à Aix-en-Provence ou, plus au sud encore, à Hammamet, suivant son engagement inflexible pour la qualité et l’éco-responsabilité. Autre singularité, ses canapés se commandent au mètre, à un tarif clair qui rend définitivement impensable la fast furniture. Production à la demande, matériaux choisis, fabrication artisanale, une éthique conjuguée du confort humain et du bien-être animal, aucune matière d’origine animale n’étant employée pour ses réalisations, mais aussi du luxe et de la conscience environnementale.
C’est surtout dans le choix de ses tissus, en lin lourd, jute et laine ou coton Œko-Tex, dont elle conçoit le design et qu’elle fait tisser en Italie, que se distingue le style Bérengère Leroy. Aussi iconique que facile à vivre, puisant dans les archétypes décoratifs immuables qu’elle revisite pour écrire le scénario d’histoires personnelles d’élégance à la française. Canapés et têtes de lit sur mesure, tapis exclusifs, accessoires déco en harmonie, l’univers de Bérengère Leroy grandit confortablement et avec talent au fil du temps. Un temps que la créatrice étire pour y ajouter ses chantiers de décoration, qu’elle poursuit en parallèle, et par-dessus tout, sa vocation viscérale pour le cheval, sa deuxième vie. Très investie dans un centre équestre de soins, à quelques minutes de Saint-Rémy, elle laisse libre cours à sa passion qui en dit long sur sa sensibilité de créatrice, symbole d’un luxe vivant infusé de Sud.
Canapé d'angle Palm Springs Bérengère Leroy © DR
Atelier Blouberg, ébéniste explorateur
De Bloubergstrand sa ville natale, dans la banlieue du Cap en Afrique du Sud, Ruben Van Lerberghe a gardé un fragment pour nom de baptême de son atelier. Pour le reste, il a voyagé, d’Anvers où il grandit à Staveley, au cœur du Lake District anglais, où il se forme sur les bancs de la prestigieuse école d’ébénisterie Waters & Acland. Il a aussi tâté de charpenterie, étudié l’art de l’assemblage au Japon, fait ses classes auprès d’ébénistes parisiens puis marseillais avant d’accomplir ce qu’il nomme son leap of faith. Un saut téméraire dans une culture et un environnement étranger comme pour mieux assouvir son goût du risque et de l’expérimentation. Amoureux de la forme, c’est par un processus de recherche permanente qu’il pousse le bois dans ses retranchements et fait naître des meubles et objets qui ne ressemblent qu’à lui. Audacieux et effortless, d’une facture artisanale parfaite et pourtant incarné, son travail (à découvrir ici) associe le geste traditionnel aux technologies d’aujourd’hui. Tout en fluidité comme les courbes qu’il affectionne.
Atelier Blouberg © DR et Laure Melone
Ekhi Busquet, la beauté contagieuse
École Boulle, Polytechnique Milan, ESSEC, la formation d’Ekhi Busquet, déjà, témoigne d’une personnalité hors norme. On suit sans surprise ses premiers faits d’armes chez L’Oréal ou Dior, en qualité de directrice du département scénographie, comme on découvre sa vision du design global qui, loin d’opposer grandes maisons normatives et petits ateliers créatifs, se place à mi-chemin pour les réconcilier et prôner in fine le beau comme vecteur de changement. Un changement auquel elle s’attelle, un pied à Paris, l’autre à Marseille, ouvrant son studio à des projets de toutes tailles qui s’inscrivent le plus souvent dans une démarche de recherche qui explore, avec une conscience sociétale toujours en éveil alliée à une créativité en liberté, les champs du graphisme d’image de marque, de la création de contenu digital ou du design d’objet et de petit mobilier. Un design réfléchi (comme le démontre notre image ci-dessous), à la séduction immédiate sans jamais se vouloir consensuelle, et que l’on soupçonne l’esprit de la cité phocéenne de pimenter à bon escient.
Ekhi Busquet © DR. Miroir, collection Les éternelles en bioplastique recyclable ou recyclé
Anna Malmberg, photo sensible
En Suède, il n’y a pas que des ogres (voir plus haut), il y a aussi des fées. Celle qui nous intéresse ici a troqué à l’âge de 14 ans sa baguette magique contre un boîtier photographique. Une sage décision qui l’a conduite, après s’être installée à Paris en 2010, à enchanter shootings déco et pages des magazines internationaux. Ses images, qui privilégient les teintes sourdes et les palettes naturelles, marient une sensibilité intérieure que l’on devine toute scandinave à une chaleur qui redonne vie à la plus modeste nature morte. Le secret de cette chaleur est sans doute à trouver du côté du Gard où Anna Malmberg a élu domicile depuis quelques années avec sa famille. Ses très beaux portraits réalisés pour la créatrice Aurore Pélisson (remember notre dernier numéro de l’année passée ?) nous avaient frappé·es et c’est avec impatience que nous attendons la parution le 12 mars de son premier ouvrage Creative Homes coréalisé avec sa complice styliste Mari Strenghielm.
Images extraites de l'ouvrage Creative Homes, éditeur Ryland Peters & Small © Anna Malmberg
Metapoly et les 40 designers
À la question « Comment mieux consommer le design aujourd’hui ? », Louise et Shirley, les cofondatrices de la jeune maison d’édition bordelaise Metapoly, répondent d’un même pas, dans une démarche éthique érigée en business model disruptif. Miser sur la jeune génération du design pour qui création et engagement vont de pair. En clair, des objets bien pensés, respectueux des ressources de la planète comme de leurs utilisateurs, parfaitement réalisés et vendus à un prix juste. En découle, depuis 2021, une bluffante collection de pièces simples et intelligentes, fabriquées à partir de bois massif provenant de forêts éco-gérées, ou de métal parfois recyclé et le plus souvent européen, fabriquées en liaison directe avec des artisans et fabricants dans un rayon de 800 km maximum. Un impact minime encore réduit par le choix de ne fabriquer qu’à la commande ce qui offre, de surcroît, la possibilité de réalisations sur mesure dans un dialogue avec la jeune maison et l’un de ses 40 designers. Exemple de création emblématique de l’esprit Metapoly, la série Shift (notre image) en frêne ou chêne massifs, conçue par Simon Geringer, diplômé de l’institut supérieur des métiers d’art appliqués de Bordeaux, joue de décalages et perspectives qui évoquent le langage architectural (et nous remémorent au passage le célèbre projet anticonsumériste d’Enzo Mari, Autoprogettazione, qui fournissait en son temps une autre forme de réponse à notre question liminaire).
Chaise Shift, Simon Geringer par Metapoly © DR
Elemento, natural born designers
Aymeric régate à haut niveau quand il ne court pas de castings en plateaux pour shooter ses séries mode. Paola, elle, est dans les ressources humaines. Ni trusquin ni gouge ne font alors partie de leur panoplie professionnelle. Pourtant, en emménageant ensemble leur premier appartement, ils doivent se rendre à l’évidence : aucune offre de mobilier ne trouve grâce à leurs yeux. Radical ? Pas autant que le projet qui naît alors chez eux : fabriquer leurs propres meubles. Idées, croquis, essais, ils mettent la main à la pâte avec suffisamment de conviction, et l’aide d’un menuisier antibois chevronné, pour être satisfaits de leurs créations. Mieux, pour y prendre goût et se lancer à corps perdu dans un métier artisanal sans préméditation. Entre autoformation et apprentissage accéléré – pour eux deux, stage de marqueterie de paille chez Lison de Caunes à Paris, pour elle, en complément, cursus diplômant en design d’espace – le couple peaufine la signature de sa marque Elemento qui traduit leur vision intuitive du design, malgré tout éclairée par le Bauhaus, le design italien et l’esprit japonais, et réalise, sur mesure des pièces qui font honneur à leur courage de makers bien inspirés.
Table Osaka Elémento © DR
Alinea x Ensaama, chemins de Traverse
Fruit de la nouvelle collab’ entre l’enseigne de mobilier sudiste et les étudiants de l’Ensaama-Olivier de Serres à Paris, la première école de design française, cette chaise en frêne noir massif porte fièrement la tradition provençale vers des cieux plus contemporains. Baptisé Traverse, ce modèle tend autant à traverser le temps qu’à réconcilier le savoir-faire artisanal et la production manufacturière. Un beau geste sur lequel on peut néanmoins s’asseoir.
Chaise Traverse Alinéa © DR
Laines Paysannes, un pop-up aixois au poil
Si vous avez préféré assister au spectacle d’impro présidentiel plutôt que d’aller visiter leur stand au Salon de l’Agriculture, rattrapage possible du 5 au 17 mars à Aix-en-Provence où Laines Paysannes, l’entreprise ariégeoise qui a pris fait et cause pour cette matière noble, dont on ne cesse de vanter les mérites, ouvre un pop-up au 4, place de l’Hôtel de Ville. Au menu, mode à rebrousse-poil, accessoires déco et vêtements qui font chaud au cœur, à découvrir avec les sacs et accessoires malins du Mouton Givré, leurs complices du Lot qui partagent l’espace. Pour en savoir plus, c’est par ici.
L'univers de Laines Paysannes © DR
Notre sélection culture de la semaine
La puissance chromatique et l’apparente légèreté des Cut Outs de Jessica Backhaus font plus que transposer en photographie la tradition matissienne. Elles révèlent un nouveau vocabulaire formel qui fait de l’artiste allemande l’une des figures les plus marquantes de la scène actuelle. Jessica Backhaus, Nous irons jusqu’au soleil, du 2 mars au 2 juin, Centre de la Photographie, Mougins.
Habitué des projets surdimensionnés, Damien Hirst est le premier artiste à se voir confier par Château La Coste l’intégralité du domaine pour terrain de jeu, 200 hectares de vignobles ponctués de pavillons et architectures remarquables qui accueillent peintures et sculptures de la superstar de l’art contemporain. Damien Hirst, The light that shines, du 2 mars au 26 juin, Château La Coste, Le Puy-Sainte-Réparade.
Connue pour son travail de metteuse en scène, cinéaste, chorégraphe, performeuse, plasticienne ou encore architecte, Ulla von Brandenburg, artiste allemande de renommée internationale, se révèle sous toutes ses facettes au centre d’art Le Parvis, qui fête ses 50 printemps. Ulla von Brandeburg, Sweet Feast, jusqu’au 24 mai, centre d’art contemporain du Parvis, Ibos, près de Tarbes.
Le design envahit La Station à Nice qui présente Ecoletopie, restitution d’un projet de recherche déployé in vivo dans les écoles, où les designers du studio niçois smarin fournissent les outils d’une nouvelle activation pédagogique. En parallèle, 0-2000 d’Antoine Boudin, la réflexion d’un designer sur son territoire et les deux végétaux qui le bornent symboliquement, la canne de Provence du littoral et le mélèze des sommets, envisagés comme matériaux renouvelables, porteurs d’avenir. Jusqu’au 11 mai, La Station, le 109, Nice.
Icône féminine dans un monde de planches patriarcales, Chantal Montellier a beau avoir marqué d’une empreinte indélébile la bande dessinée française des années 80, elle n’a pas jusqu’ici reçu, semble-t-il, la reconnaissance qu’elle mérite. Entreprise de désinvisibilisation à la Villa Arson qui remet en lumière, sur les cimaises du centre d’art, la richesse et la pertinence de son œuvre. Qui a peur de Chantal Montellier, jusqu’au 25 août 2024, Villa Arson, Nice.
À gauche, Curves, à droite, Constellation, Série The Nature of Things, 2022 © Jessica Backhaus
Nos actus soudaines
Réalité millénaire que l’on redécouvre dans toute sa diversité depuis une dizaine d’années, les Cuisines Africaines méritaient bien cet événement qui propose d’en explorer la richesse, entre création contemporaine, transmission et dialogue interculturel. 70 personnalités réunies sur 2 jours pour des tables rondes, ateliers, entretiens et démonstrations. Les Rencontres des Cuisines Africaines, aujourd’hui et demain à la Friche la Belle de Mai, Marseille.
Pour célébrer sa nouvelle cuvée Collection, le Château Sainte Roseline invite à partager un verre autour d’une autre collection, celle constituée par sa propriétaire, Aurélie Bertin, férue d’art contemporain. À découvrir gratuitement au domaine des Arcs-sur-Argens les 2 et 3 mars. Plus d’informations par ici.
Faut-il y voir un bon signe, celui des beaux jours qui s’installent, les Jardins du Musée International de la Parfumerie ont rouvert leurs portes à Mouans-Sartoux, un mois plus tôt que l’an passé, et proposent, outre une agréable déambulation parmi les variétés de fleurs emblématiques ou oubliées, un nouvel espace de biodiversité baptisé la Prairie aux papillons, inauguré officiellement samedi prochain. Toutes les infos par là.
Et pour finir, notre bonus musical de la semaine, autre genre de cuisine africaine qu’il fait bon réécouter pour voyager dans le temps et l’espace humain. Enjoy!
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