Kessel

Tracteurs et détracteurs

big up pour Upé et sa mode enfant surcyclée, le nouveau design born in Marseille ou Hyères-les-Palmiers, expos et festivals à suivre cette semaine

SUDNLY
7 min ⋅ 02/02/2024

J’ai besoin de pesticides pour assurer une récolte que je vendrai à perte en attendant les subventions européennes, non sans avoir travaillé 14 h par jour pendant 360 jours, et tant pis si les yeux des petits voisins piquent un peu et que les nappes phréatiques ressemblent à un labo de chimiste. Qui suis-je ? Le symptôme d’un libre-échangisme aberrant, d’une agro-industrie délétère, bref, d’un monde qui marche sur la tête. Opposer écologie et agriculture, c’est comme défendre la fast fashion au prétexte qu’elle crée des emplois. Plutôt qu’épandre du lisier sur la Canebière ou faire défiler les cochons sur la Promenade des Anglais, prenons donc des nouvelles de celles et ceux qui ont décidé de refaire le monde dans le bon sens. À commencer par un nouveau genre de resort au parfum haut-varois.

Lou Calen, rallumer la flamme

La Belle histoire de la semaine, épisode 1. Ressuscité avec éclat après 20 ans d’oubli, l’Hôtel Lou Calen doit son destin hors norme, certes à un investisseur canadien éclairé, mais surtout à trois livres.
Le premier, historique, recense le passé étonnant de Cotignac, havre de charme en Provence verte, la communauté du néolithique et ses habitations troglodytiques, que l’on devine encore dans les anfractuosités de la falaise qui garde le village, les apparitions successives de la Vierge Marie et l’Enfant Jésus en 1519, puis de Joseph en 1660, le pèlerinage de Louis XIV ou le concert de Joe Dassin en 1968.
Le second, non moins prestigieux quoique couvrant tout juste 3 décennies, consigne les noms et taxes de séjour d’Yvonne De Gaulle, qui y séjourne tout un mois en 1972, Alain Poher, président du Sénat qui s’y pique de jardinage, Eric Idle, en vacances des Monty Pythons, et autre VIP en goguette, sans oublier bien sûr les frères Young (AC/DC), Robert Smith (The Cure), David Gilmour et Roger Waters de Pink Floyd (quand ils se parlaient encore), ou encore Georges Michaël et Andrew Ridgeley de Wham (y auraient-ils trouvé l’inspiration pour Wake me up ?), bref, la crème des musiciens de l’époque incognito, venus enregistrer aux Studios Miraval à quelques kilomètres de là.
Quant au troisième livre, il contient toutes les recettes d’Huguette Caren, figure tutélaire qui inventa Lou Calen première génération, en rachetant aux sœurs de Saint-Vincent de Paul leur maison de vacances pour orphelines. Solaire, communicative, elle sait qu’une bonne table fera plus encore que le confort de ses chambres pour la notoriété de son établissement. Et de fait, il faudra deux ans à peine pour que la rédaction de Gault & Millau, conviée en catimini par l’attaché de presse de l’Hôtel de Paris à Monte-Carlo, habitué des lieux, sacre Lou Calen meilleure table de France. Lou Calen peut alors s’exporter en Californie, Huguette s’étant laissé convaincre par son ami Joe Dassin au prétexte que L’Amérique, l’Amérique, si c’est un rêve, je le ferai. Les années auront raison de ce rêve américain, comme de Lou Calen, version originale, confronté à des travaux de mise aux normes insurmontables à l’orée des années 2000.

Le bastidon © Hervé FabreLe bastidon © Hervé Fabre

Épisode 2. Depuis qu’il venait enfant en villégiature à Cotignac, Graham Porter a réussi dans les affaires. Il y a naturellement acquis une maison, tout comme Joe Dassin avant lui, et nostalgique des belles années de Lou Calen, décide un jour de lui redonner vie, mais sûrement pas comme un nouveau resort de luxe hors sol. L’homme a du flair. Cotignac entre dans l’association des Plus Beaux Villages de France et les Studios Miraval reprennent du service sous la direction de Brad Pitt et Damien Quintard. Lou Calen deuxième génération peut donc se déployer avec une ambition bien tempérée, loin des standards rutilants de l’hôtellerie internationale, en retrouvant intacte chaque once de son âme. Naturelle, généreuse, amicale, pétillante de talent et amoureuse de la vie.
Autour de la bâtisse historique s’ajoutent de nouvelles dépendances, villa, pigeonnier, bastidon qui portent à 36 le nombre de chambres sur plus de 3 hectares aménagés dans le plus grand respect environnemental. Un centre d’art y accueille des expositions, une micro-brasserie fait mousser les bons moments, un bar à vin y distille les bonnes quilles de Didier. Quant à son restaurant, rebaptisé d’un voltairien Jardin Secret, il a la bonne idée d’accueillir le chef Benoît Witz, croisé quelques années plus tôt à l’Hôtel Hermitage de Monte-Carlo. L’étoile verte qu’il arbore, acquise en mars dernier pour sa manière modeste et géniale de sublimer les cueillettes du potager et les meilleurs produits du terroir provençal, suffit à confirmer qu’il est à la hauteur de la légende des lieux.
La flamme qui anime de nouveau Lou Calen (nom de la traditionnelle lampe à huile de Provence) a refait du domaine un épicentre de vie, écosystème vibrionnant où se croisent producteurs choisis et amis du cru, voyageurs avisés, clients locaux accueillis en voisins et VIP sans façon. En ce moment (toutes les actualités en détail ici), on peut s’y retrouver pour le rituel du cavage de la truffe, une masterclass en cuisine, un atelier d’initiation à la céramique (le 3 février), une balade botanique (le 18) ou une expérience de méditation en harmonie avec la nature (le 24). L’été indien, quoi qu’en dise Joe Dassin, est tout aussi désirable que l’hiver, le printemps ou l’été à Lou Calen. À une heure du littoral comme des gorges du Verdon, il mérite une balade avant, si le cœur vous en dit, d’aller siffler sur la colline.

Benoît Witz et la truffe d'Aups © Lou Calen - Inès Ciccone et son atelier de céramique © DRBenoît Witz et la truffe d'Aups © Lou Calen - Inès Ciccone et son atelier de céramique © DR

Avec Upé, les enfants sont forts en cycle

De Science-Po au think tank Terra Nova, du Jardin d’acclimatation (LVMH) à une start-up de presse, Marine Attané s’est sans le savoir préparer à changer de vie et, dans le même élan, les modèles de la mode enfants. Tarbaise exilée à Paris, elle fait face, à la naissance de sa fille, à une prise de conscience. Quels vêtements acheter, qui lui garantissent une fabrication propre, une production éthique et un respect environnemental ? Avant même que l’Université de Leeds ne nous apprenne qu’il faut limiter nos achats à 3 vêtements neufs par an (au lieu des 29 que nous achetons selon Refashion) pour limiter à 1,5° le réchauffement climatique, Marine imagine un modèle vertueux : surcycler les matières de qualité pour confectionner de nouveaux vêtements sans produire plus. Preuve de la pertinence de son business model mais aussi de son style simplement joyeux, sa campagne de lancement a fait un carton. Depuis 3 ans, elle développe son vestiaire écoresponsable, habillant de frais les kids et les mamans, sous le signe de la huppe qu’elle s’est choisie pour emblème. Sa version du colibri, qui fait rimer upcycling et up to date. Big up pour Upé.

© Upé© Upé

Les sculptures d’eau de Mélissa Cortèse

Ils évoquent tour à tour par leurs formes fascinantes un art brut joaillier et un langage formel inconnu, venu d’un monde extra-terrestre. Les bijoux que façonne Mélissa en argent 925 recyclé procèdent d’une technique où l’aléatoire et la maîtrise artisanale se combinent. Lors de sa formation au Canada, la jeune femme s’initie aux coulées garage, procédé qui consiste à couler le métal en fusion sur toutes sortes de formes. De retour à Marseille, sa ville natale, elle choisit de se concentrer sur la technique de la coulée dans l’eau. Au contact de l’élément liquide, l’argent fondu à la température de 1 000 ° C se fige et emprisonne dans un mouvement l’instant fugace de la rencontre, faisant naître autant de pépites d’eau inattendues et uniques. De la poésie quasi primitive d’une perle pendentif à la splendeur néo-baroque d’une parure d’oreille ou de cou, le dialogue de Mélissa Cortèse avec la matière invente un nouvel art modeste de la joaillerie contemporaine.

Collier waterfall © Mélissa Cortèse, DRCollier waterfall © Mélissa Cortèse, DR

Axel Chay, 13 Desserts, Le nouveau design se lève au Sud

Avec ses tubes iconiques et son colorama pop, Axel Chay, que nous avions rencontré il y a quelques mois, s’est fait un nom dans le paysage design français. Au point que l’enseigne Monoprix, coutumière des collab’ avec les meilleurs talents d’aujourd’hui (on se souvient de la capsule signée Margaux Keller), lui a commandé une mini-collection d’objets réjouissante. À découvrir sans tarder en avant-première pour un pop-up exclusif au Château Promicea à Marseille dès le 6 février, puis dès le lendemain sur monoprix.fr et dans les magasins.
Naviguant entre Paris et Hyères-les-Palmiers, désormais consacrée very hot spot du design international sous l’impulsion de la villa Noailles, la maison 13 Desserts rassemble, autour de ses créateurs Kevin Dolci et Clément Rougelot, quelques électrons libres et talentueux, Antoine Grulier, Axel Chay encore, Dylan Casanovas, Gregory Granados, Jingyeong Yeon, Manon Seiler, Marion Mailaender, Sophia Taillet, Thomas Defour, jeune garde du design protéiforme. À découvrir sur le site de l’éditeur ou, si vous êtes à Paris, à la faveur du pop-up que lui consacre Le Printemps. C’est encore Noël à Paris.

À gauche, capsule Axel Chay pour Monoprix © DR - À droite, suspension Venus de Sophia Taillet pour 13 Desserts © DRÀ gauche, capsule Axel Chay pour Monoprix © DR - À droite, suspension Venus de Sophia Taillet pour 13 Desserts © DR

Ebanostra, l’enthousiasme du faire

Un jour de juillet 2019, Anne-Aurélie Morell a définitivement tourné le dos au journalisme pour se consacrer à son rêve d’enfant : designeuse. Ce besoin de faire, cette quête esthétique, elle l’a matérialisée à l’issue d’une reconversion professionnelle en une démarche intuitive qui stimule sa pratique hybride. Mobilier, luminaires, petits objets, aménagement d’espaces, ses créations font se télescoper sans contrainte ni dogmatisme formes et matériaux. Réemploi, modularité, son univers se joue des styles mais reste fidèle aux canons de l’artisanat d’art, la plaçant à mi-chemin de l’ébénisterie et du design. Parmi les pièces qui sortent de son atelier marseillais Ebanostra, nos préférées sont sans conteste ses lampes modulables (notre image) pour ever changing mood en noyer et métacrylate, verre texturé ou laiton.

Lampes Versatiles par Anne-Aurélie Morell pour Ebanostra © DRLampes Versatiles par Anne-Aurélie Morell pour Ebanostra © DR

Notre sélection culture de la semaine

Festival Les élancées, du 10 au 25 février, dans 6 communes de la métropole Aix-Marseille. Cette édition 2024 marque le 25e anniversaire de ce festival pionnier par sa façon d’associer les arts du geste, le cirque et la danse. 25 compagnies invitées, 60 spectacles qui essaiment à Cornillon-Confoux, Fos-sur-Mer, Grans, Istres, Miramas ou Port Saint Louis du Rhône, un programme généreux placé sous le signe de l’ouverture, notamment aux plus jeunes qui seront 4 000 à y assister et prendre part à des ateliers. Tous les détails par ici.

Apophénie, Frac Sud, du 3 février au 24 mars À l’invitation du FRAC Sud, des étudiants du Pavillon Bosio, École supérieure d’arts plastiques de la ville de Monaco, et de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne se livrent à une relecture des collections de l’institution par le prisme de l’impermanence. Comment exposer ce qui change, comment mieux regarder les moments où la mutation est à l’œuvre, des métamorphoses de la matière organique, aux bouleversements environnementaux et climatiques ou de la marche du monde à l’heure anthropocène. Frac Sud, plateau des expérimentations.

Parallèle 14, Aix-en-Provence et Marseille Derniers jours pour le festival, 14e du genre, célébration collective et indisciplinée, à la croisée des arts visuels et du spectacle vivant, témoin de l’émergence de la création la plus actuelle dont il favorise la diffusion la plus large. À découvrir en immersion par ici avant le 10 février.

Un champ d’îles, Friche La Belle de Mai, Marseille Par sa référence au poème d’Edouard Glissant, ce vaste programme, qui associe deux expositions, performances et résidences, deux festivals et un documentaire, entend porter le regard sur la création contemporaine moissonnée outre-mer. Un panorama qui illustre une vitalité artistique et les enjeux d’artistes qui aspirent à plus de visibilité sur le territoire hexagonal. Initiée par la Friche La Belle de Mai, en partenariat avec le Frac Réunion, Fræme et Triangle-Astérides et le concours du réseau Documents d’artistes, ce focus sur les artistes ultra-marins vise à devenir un rendez-vous régulier pour promouvoir et valoriser la création sur les rivages français les plus lointains et néanmoins passionnants. Je me fais mer où l’enfant va rêver. Edouard Glissant, un champ d’îles.

Adventures in poetry, Centre International de la Poésie, Marseille Puisant dans les collections de sa bibliothèque, le CIPM a initié un cycle d’expositions thématiques intitulées Les diagonales du catalogue. Ce volet Adventures in poetry explore les archives américaines et rend hommage à la maison d’édition éponyme dont le nom faisait manifeste. L’art n’est pas un accomplissement mais une aventure. En témoigneront les figures de la Beat Generation, de San Francisco Renaissance, du Black Mountain College ou de la New York School comme un âge d’or de la poésie américaine. À explorer jusqu’au 27 avril au CIPM et sur son site, truffé de documents sonores originaux.

Vladimir Cybil Charlier, Untitled (Guédé Mani), 2018, vue de l’exposition « Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, Courtesy de l’artiste © photo Émile OuroumovVladimir Cybil Charlier, Untitled (Guédé Mani), 2018, vue de l’exposition « Des grains de poussière sur la mer », La Ferme du Buisson, 2022-23, Courtesy de l’artiste © photo Émile Ouroumov

Nos actus soudaines


Les 3 et 4 février, Made in Japan à Monaco Trait d’union entre le Sud et l’archipel, cette 4e édition réunit un échantillon de culture populaire japonaise. On y découvre ainsi la poterie de Bizen, des sabres et des armures, la porcelaine d’Imari, les Saké, Shochu, Gin distillés par Amabuki Shuzo Co.,Ltd. & Mitsutake Shuzojo Co.,Ltd., les collections d’objets en laque de Kamakura ou d’Iwate, les nouilles traditionnelles Inaniwa udon et accessoires de cuisine, les ciseaux japonais Joewell Urushi Scissors, les produits Kawaii signés Mykelys, les objets de déco de Mimikohome, inspirés de l’univers du kimono, ou encore des œuvres modernes caractéristiques de l’ukyo-e. Immersion dans les salons de l’Hôtel Fairmont Monte-Carlo. Toutes les infos ici.

Tintin, Hergé et Tchang à Nice Le musée Hergé de Louvain-la-Neuve déploie, sur les deux espaces muséaux du Conseil départemental des Alpes-Maritimes, le Musée des Arts Asiatiques et l’Espace Lympia sur le port de Nice, une double exposition qui éclaire de façon inédite sur la Côte d’Azur l’univers de l’auteur. Documents rares, dessins originaux, objets précieux, un dyptique qui dévoile la richesse exceptionnelle d’une œuvre à partager toutes générations confondues. Entrée libre et gratuite jusqu’au 30 juin 2024. Et pour les tintinophiles convaincus, l’aventure immersive est de retour aux Carrières de Lumière des Baux de Provence, à partir du 21 février.

Entre 2 BIAC, Provence Dans l’intervalle de la Biennale Internationale du Cirque, l’Entre 2 BIAC bat son plein en Provence. Transportant son programme foisonnant en différents lieux et sites, il nous plonge dans la vitalité et la diversité du cirque actuel avec, en point d’orgue, le 27 février Au bout la mer : cirque, un programme festif de clôture imaginé par Archaos, initiateur du festival. Dates et scènes en détail ici.

Olivier Py, jeudi 8 février à Mouans-Sartoux L’enfant du pays, actuel directeur du Théâtre du Chatelet après avoir été celui du Festival d’Avignon, vient présenter en avant-première son très attendu Molière imaginaire, film avec Laurent Lafitte dont il vous invite à venir débattre. Rendez-vous à 20 h au cinéma La Strada, billetterie habituelle.

Et pour finir, notre bonus musical de la semaine, envoûtant avant-goût du prochain festival Babel Music à Marseille. Enjoy !

En couverture, La Boule, de et avec Liam Lelarge et Kim Marro, festival Les Elancées © Tom Bouchet

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Par Luc Clément

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